Depuis 2023, le Festival de l’info locale est partenaire du Festival international de journalisme de Couthures-sur-Garonne et propose des tables rondes réunissant des médias locaux. Cette année, nous organisions une rencontre avec deux nouveaux médias ainsi qu’un débat sur le soutien des pouvoirs publics aux médias locaux, dans la période charnière qu’ils traversent. On revient sur cette dernière table ronde.
Comment les pouvoirs publics peuvent-ils agir pour lutter contre les déserts médiatiques et préserver la place du journalisme dans la démocratie locale ? C’est de cette question qu’ont débattu Pauline Amiel, chercheuse, directrice de l’École de Journalisme et de Communication d’Aix-Marseille, Fabrice Bakhouche, directeur général du Groupe Sipa Ouest-France et Erwan Balanant, député de la 8ème circonscription du Finistère.
La table ronde, organisée par le Festival de l’info locale, était animée par Laurent Riéra, directeur de la communication pour la Ville et la Métropole de Rennes et administrateur au sein de Ouest Médialab. Voici ce qu’il faut retenir de ces échanges.
En France, les médias locaux sont de plus en plus fragilisés
Télés locales, radios associatives, médias en ligne indépendants, PHR, PQR, réseau ICI… Les médias de proximité occupent une place centrale en France, comme en témoigne la carte des rédactions locales de Ouest Médialab. Mais, comme l’indique Pauline Amiel, cette diversité ne doit toutefois pas masquer les grandes transformations qui sont en cours. Si leur rôle démocratique est essentiel, leur modèle économique est pourtant fragilisé.

Aujourd’hui, plus d’un tiers des Français constate la disparition d’au moins un média local selon l’étude de la Fondation Jean-Jaurès, et le risque de “déserts médiatiques” progresse. En cause : l’effondrement des recettes publicitaires mais aussi, plus récemment, la domination de grandes plateformes numériques alimentées par l’IA.
Pauline Amiel cite les exemples du groupe Ebra qui annonce une réduction de 10% de ses effectifs, de BFM qui met en vente tout son réseau de télévisions locales ou encore de la chaîne de télévision du Nord Wéo qui a cessé son activité en janvier dernier. Rappelons que le gouvernement a eu un temps dans le viseur le fonds de soutien à l’expression radiophonique locale (FSER) dont dépend l’existence d’un tissu très actif de radios indépendantes.
Comme l’indique Laurent Riéra : “ Il ne faut pas être pessimiste, mais rester lucide. Car plusieurs études récentes, comme celle de la Fondation Jean-Jaurès, mettent en évidence une corrélation entre la présence de médias de proximité, l’engagement citoyen et la participation à la vie politique et associative. À l’inverse, les territoires où l’information locale disparaît connaissent davantage de désengagement civique et une progression des votes extrêmes.”
Réinventer le modèle économique plutôt que défendre l’existant
Pour Fabrice Bakhouche, directeur général du Groupe Sipa Ouest-France, les médias de proximité ne peuvent plus se contenter d’une posture uniquement défensive. Si les rédactions doivent poursuivre leur adaptation organisationnelle, elles doivent aussi se mobiliser pour retrouver des ressources publicitaires, continuer à miser sur la qualité éditoriale, renforcer les abonnements numériques, développer la vidéo et surtout établir un rapport de force avec les plateformes d’IA.
“L’enjeu principal n’est plus seulement d’augmenter les aides publiques à la presse, qui ont été pensées à partir d’un modèle aujourd’hui périmé, mais de permettre aux éditeurs de rentrer dans un partenariat beaucoup plus équilibré avec les grandes plateformes numériques et les moteurs de recherche alimentés par l’IA” confirme Fabrice Bakhouche.
Erwan Balanant, député du groupe Les Démocrates (Finistère, 8e circonscription), a fait adopter à l’Assemblée et au Sénat une proposition de loi pour une meilleure application des droits voisins, qui visent à mieux rémunérer les éditeurs lorsque leurs contenus sont utilisés par les plateformes. L’objectif est désormais de donner aux éditeurs les moyens de négocier une rémunération lorsque leurs contenus servent à entraîner ou alimenter les outils d’intelligence artificielle.
L’enjeu démocratique
“Ces échanges ont confirmé la prise de conscience de la valeur de l’info locale”, souligne Laurent Riéra.
Face à cette évolution, les intervenants ont rappelé l’importance des pouvoirs publics à agir sur le terrain de la régulation, à l’image de dispositifs mis en place par le passé dans le secteur culturel comme le prix unique du livre ou pour les radios avec les quotas de chansons françaises.
“Plus qu’un soutien financier supplémentaire, c’est un nouveau cadre de concurrence entre producteurs d’information et plateformes numériques qui apparaît comme une priorité. Car derrière l’avenir des médias locaux se joue aussi celui de la démocratie de proximité. Sans presse libre, indépendante et présente dans les territoires, il ne peut y avoir de débat public éclairé. C’est un enjeu civilisationnel », conclut Erwan Balanant.


