“Une nouvelle génération de médias ukrainiens extrêmement innovants au niveau éditorial”

Pour sa 8e édition, le Festival de l’info locale met à l’honneur l’Ukraine comme pays invité. Trois représentants de médias viendront partager leur expérience. Quatre autres responsables de médias locaux sont également présents. Stéphane Siohan, correspondant principal de Libération en Ukraine et consultant pour la DW Akademie et CFI Media Développement, coordonne la venue de cette délégation à Nantes. Il nous parle du paysage médiatique local ukrainien.

Comment se compose le paysage médiatique local en Ukraine ? 

Stéphane Siohan : Il n’existe pas de groupe de presse installé depuis un demi-siècle comme en France : le pays est devenu indépendant en 1991, c’est un pays jeune. Dans les vingt années suivant l’indépendance, on a eu des journaux locaux et municipaux sur papier, parfois hérités de la presse soviétique, qui se sont plus ou moins adaptés : un modèle de « feuille de chou » post-soviétique avec une information de qualité variable. Il en existe encore beaucoup. En 2025, il y avait 253 médias régionaux inscrits répondant à des critères de qualité et de transparence.

Depuis 7-8 ans, on observe l’émergence d’une nouvelle génération de médias locaux dans des capitales régionales de 200 000 à 400 000 habitants, créés sur Internet par une nouvelle génération. Le portrait-robot type : des médias en ligne lancés par de jeunes entrepreneurs de 25 à 35 ans, très tech, souvent passés par une école de commerce, mais très attachés à leur ville natale et peu désireux de venir travailler à Kiev dans un environnement centralisé. Ce sont des médias extrêmement innovants éditorialement, mais avec un modèle économique très fragile. Ils ont une très haute idée de leur indépendance éditoriale, avec l’ambition de faire à la fois du journalisme communautaire et de l’investigation, notamment pour dénoncer des scandales économiques locaux.

Quelles sont justement leurs sources de revenus ? 

Stéphane Siohan :. Ils ont souvent des audiences fortes, voire très fortes, notamment un fort taux de pénétration sur les réseaux sociaux : Telegram, YouTube, Instagram, TikTok. Mais ils ont énormément de mal à monétiser ces audiences en abonnements.

L’Ukraine est un pays très paradoxal : depuis des années, tous les citoyens donnent de l’argent quasiment tous les jours pour financer l’effort de guerre. Mais le réflexe de payer pour un contenu journalistique n’est absolument pas enraciné dans les mentalités, et les médias ont encore beaucoup de mal à susciter une culture de l’abonnement. Une statistique de 2025, publiée par l’Institut des Mass Media (partenaire de Reporters sans frontières en Ukraine) : pour les médias régionaux ukrainiens, 67 % des revenus proviennent de bourses internationales, 14 % des dons des lecteurs, et seulement 12 % de l’abonnement. Les revenus publicitaires sont assez marginaux, car le marché local s’est effondré depuis 2022, notamment dans les régions directement impactées par la guerre.

En 2025, Donald Trump est revenu au pouvoir et l’une de ses premières décisions a été de fermer l’agence de coopération américaine USAID. Or, énormément de médias indépendants ukrainiens dépendaient de bourses financées via des programmes opérés par USAID. En février, 60 % des professionnels des médias régionaux et locaux interrogés craignaient que la suspension d’USAID entraîne des fermetures de médias.

Ils sont face à un énorme défi : sortir d’un modèle où les budgets dépendent totalement des bailleurs internationaux pour enfin susciter une culture de l’abonnement.

Parmi les médias de cette nouvelle génération, il y a notamment Cukr, qui sera présent au FIL…

Stéphane Siohan : Cukr est un média extrêmement représentatif de cette nouvelle génération de médias régionaux ukrainiens. Il a été créé avant l’invasion de 2022, dans la ville de Soumy, capitale régionale d’environ 250 000-300 000 habitants une ville moyenne,, située à 30 km de la frontière russe. Dmytro Tychenko, jeune entrepreneur des médias locaux très attaché à sa ville, a voulu créer ce que j’appellerais une start-up civique locale et communautaire.

On est typiquement dans un nouveau modèle, à la lisière entre le média local, l’activisme, la plateforme communautaire, le journalisme d’investigation, et très connecté au secteur IT. Il a voulu créer un journal qui soit un véritable écosystème dans une ville : ils se sont installés dans un vieux bâtiment du XIXe siècle au centre-ville, et ont créé ces dernières années un espace communautaire autour du média, avec une scène l’été, du stand-up, des concerts, des conférences. Le samedi matin, les habitants et lecteurs de Cukr peuvent venir dans la cour de la rédaction pour un brunch et discuter avec l’équipe. Dmytro Tychenko a fait le pari non pas simplement d’utiliser l’IA, mais d’installer sa rédaction au sein même de l’écosystème IA. C’est ce qu’il expliquera au FIL.

Quels seront les deux autres intervenants ?

L’équipe de Gwara Media, elle, est un peu différente : c’est un média fort à Kharkiv, la deuxième ville du pays (1,3 million d’habitants), à l’origine russophone, ce qui a changé depuis 2022, et située à 30 km de la frontière russe, assiégée et bombardée en permanence depuis quatre ans. Les Russes bombardent aussi l’espace informationnel, avec une véritable guerre de l’information et des opérations psychologiques de diffusion de fake news destinées à agir sur le moral de la population. Gwara a utilisé l’intelligence artificielle pour créer un outil de vérification de l’information en temps réel, permettant aux lecteurs de vérifier via l’IA la pertinence d’une information.

De son côté, Maria Frey viendra raconter comment on construit une radio-télévision publique indépendante en contexte de guerre, et comment Suspilne a décidé de traiter la question des déserts informationnels : il existe des zones en Ukraine, notamment près des frontières, sans médias locaux, sans journaux, sans site internet. Suspilne a décidé d’y créer un réseau hyperlocal, en donnant à des journalistes citoyens de ces zones la possibilité de devenir les représentants de la télévision publique là où il n’y a pas de médias.

Un dernier point à signaler : les personnes qui viendront au festival viennent de villes comme Kharkiv, Soumy, Odessa, Kryvyï Rih, ou travaillent dans le Donbass. Ce sont des villes bombardées en permanence, où les gens vivent dans des conditions de stress difficilement imaginables. Ce sont des médias dont les locaux ont été bombardés : à Kherson par exemple, la ville est frappée en permanence par des drones, à 3 km des positions russes, et pourtant l’équipe continue à y faire du journalisme local. Ce sont des rédactions qui doivent parfois fonctionner sans électricité, où un journaliste ou un membre de l’équipe peut être mobilisé dans l’armée du jour au lendemain et disparaître. Ce sont aussi des médias qui couvrent des territoires occupés, où l’armée russe tue et torture, et où il faut continuer à faire du journalisme pour éclairer ces « trous noirs » de l’information. Ce sont des journalistes qui vivent dans des endroits très dangereux, avec des familles, et qui se demandent parfois s’ils doivent rester avec leurs enfants. C’est une expérience humaine très forte, que l’on essaiera de faire transparaître, un peu en filigrane, dans les présentations du festival.